Il n’y a plus rien

Il n’y a plus rien

Écoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à

l’heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la

couverture.

Immobile… L’immobilité, ça dérange le siècle.

C’est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.

Les amants de la mer s’en vont en Bretagne ou à Tahiti…

C’est vraiment con, les amants.

Il n’y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère…

Misère, c’était le nom de ma chienne qui n’avait que trois pattes.

L’autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu’elle

accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.

Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.

Camarade tranquille, camarade prospère,

Quand tu rentreras chez toi

Pourquoi chez toi?

Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d’Alésia ou du Faubourg

Si tu trouves quelqu’un qui dort dans ton lit,

Si tu y trouves quelqu’un qui dort

Alors va-t-en, dans le matin clairet

Seul

Te marie pas

Si c’est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…

Tu pourras lui dire: “T’as pas honte de t’assumer comme ça dans ta liquide sénescence.

Dis, t’as pas honte? Alors qu’il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?

Espèce de conne!

Et barre-toi!

Divorce-la

Te marie pas!

Tu peux tout faire:

T’empaqueter dans le désordre, pour l’honneur, pour la conservation du titre…

Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir!

Il n’y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage

Parce qu’il se fait chier à être blanc, ce nègre,

Il en a marre qu’on lui dise: ” Sale blanc!”

A Marseille, la sardine qui bouche le Port

Était bourrée d’héroïne

Et les hommes-grenouilles n’en sont pas revenus…

Libérez les sardines

Et y’aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais

On te montrerait du doigt dans la rue

Alors il vaut mieux que tu ne saches rien

Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen!

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent

A la publicité des enzymes et du charme

Au trafic des dollars et aux traficants d’armes

Qui traînent les journaux dans la boue et le sang

Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend

Et si tu veux la prendre elle te fera du charme

Avec le vent au cul et des sextants d’alarme

Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

Les mots… toujours les mots, bien sûr!

Citoyens! Aux armes!

Aux pépées, Citoyens! A l’Amour, Citoyens!

Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos ainés!

Les préfectures sont des monuments en airain… un coup d’aile d’oiseau ne les entame même pas… C’est vous

dire!

Nous ne sommes même plus des juifs allemands

Nous ne sommes plus rien

Il n’y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!

Des poitrines occupées

Des ventres vacants

Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées

C’est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d’être reconnu par ses

admirateurs

Dieu est une idole, aussi!

Sous les pavés il n’y a plus la plage

Il y a l’enfer et la Sécurité

Notre vraie vie n’est pas ailleurs, elle est ici

Nous sommes au monde, on nous l’a assez dit

N’en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche

A l’encyclopédie, les mots!

Et nous partons avec nos cris!

Et voilà!

Il n’y a plus rien… plus, plus rien

Je suis un chien?

Perhaps!

Je suis un rat

Rien

Avec le coeur battant jusqu’à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens:

“Apprends donc à te coucher tout nu!

“Fous en l’air tes pantoufles!

“Renverse tes chaises!

“Mange debout!

“Assois-toi sur des tonnes d’inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors,

Sors

Marche

Crève

Baise

Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l’inconforme

Lâche ces notions, si ce sont des notions

Rien ne vaut la peine de rien

Il n’y a plus rien… plus, plus rien

Invente des formules de nuit: CLN… C’est la nuit!

Même au soleil, surtout au soleil, c’est la nuit

Tu peux crever… Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.

Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d’études et le catéchisme

ombilical.

C’est vraiment dégueulasse

Ils te tairont, les gens.

Les gens taisent l’autre, toujours.

Regarde, à table, quand ils mangent…

Ils s’engouffrent dans l’innommé

Ils se dépassent eux-mêmes et s’en vont vers l’ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l’absurde, c’est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l’atterrissage: on

rote et on arrête le massacre.

Sur les pistes de l’inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l’organe,

du repu.

Mes plus beaux souvenirs sont d’une autre planète

Où les bouchers vendaient de l’homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches

Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes

Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes…

Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter

Alors, becquetons!

Côte à l’os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit: un parking!

Tu viens, mon amour?

Et puis, c’est comme à la roulette: on mise, on mise…

Si la roulette n’avait qu’un trou, on nous ferait miser quand même

D’ailleurs, c’est ce qu’on fait!

Je comprends les joueurs: ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre…

Et ils mettent, ils mettent…

Le drame, dans le couple, c’est qu’on est deux

Et qu’il n’y a qu’un trou dans la roulette…

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

Te marie pas

Ne vote pas

Sinon t’es coincé

Elle était belle comme la révolte

Nous l’avions dans les yeux,

Dans les bras dans nos futals

Elle s’appelait l’imagination

Elle dormait comme une morte, elle était comme morte

Elle sommeillait

On l’enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue… Tu risques rien à la frontière

Rien dans les mains

Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

– Vous n’avez rien à déclarer?

– Non.

– Comment vous nommez-vous?

– Karl Marx.

– Allez, passez!

Nous partîmes… Nous étions une poignée…

Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets d’imagination dans le passé

Écoutez-les… Écoutez-les…

Ça rape comme le vin nouveau

Nous partîmes… Nous étions une poignée

Bientôt ça débordera sur les trottoirs

La parlote ça n’est pas un détonateur suffisant

Le silence armé, c’est bien, mais il faut bien fermer sa gueule…

Toutes des concierges!

Écoutez-les…

Il n’y a plus rien

Si les morts se levaient?

Hein?

Nous étions combien?

Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse…

Ils chantaient, ils chantaient…

Dans les rues…

Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan

Et ceux de Mexico

Bras dessus bras dessous

Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

0 DC8 des Pélicans

Cigognes qui partent à l’heure

Labrador Lèvres des bisons

J’invente en bas des rennes bleus

En habit rouge du couchant

Je vais à l’Ouest de ma mémoire

Vers la Clarté vers la Clarté

Je m’éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs

Dans l’or de mes cheveux j’ai mis cent mille watts

Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande

J’imagine le téléphone dans une lande

Celle où nous nous voyons moi et moi

Dans cette brume obscène au crépuscule teint

Je ne suis qu’un voyant embarrassé de signes

Mes circuits déconnectent

Je ne suis qu’un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte

Il est tôt Lève-toi Prends du vin pour la route

Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis

Roule Roule mon fils vers l’étoile idéale

Tu te rencontreras Tu te reconnaîtras

Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans

La mue ça ses fait à l’envers dans ce monde inventif

Tu reprendras ta voix de fille et chanteras Demain

Retourne tes yeux au-dedans de toi

Quand tu auras passé le mur du mur

Quand tu auras autrepassé ta vision

Alors tu verras rien

Il n’y a plus rien

Que les pères et les mères

Que ceux qui t’ont fait

Que ceux qui ont fait tous les autres

Que les “monsieur”

Que les “madame”

Que les “assis” dans les velours glacés, soumis, mollasses

Que ces horribles magasins bipèdes et roulants

Qui portent tout en devanture

Tous ceux-là à qui tu pourras dire:

Monsieur!

Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles

Ces courbettes imaginées que vous leur inventez

Ces désespoirs soumis

Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner VOS sous,

Avec les poumons resserrés

Les mains grandies par l’outrage et les bonnes moeurs

Les yeux défaits par les veilles soucieuses…

Et vous comptez vos sous?

Pardon…. LEURS sous!

Ce qui vous déshonore

C’est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil

Dans vos salles de bains climatisées

Dans vos bidets déserts

En vos miroirs menteurs…

Vous faites mentir les miroirs

Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes

Cravatés

Envisonnés

Empapaoutés de morgue et d’ennui dans l’eau verte qui descend

des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre

A un point donné

A heure fixe

Pour vos narcissiques partouzes.

Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître

Tellement vous êtes beaux

Et vous comptez vos sous

En long

En large

En marge

De ces salaires que vous lâchez avec précision

Avec parcimonie

J’allais dire “en douce” comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire,

avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification…

Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l’anonymat.

Les révolutions? Parlons-en!

Je veux parler des révolutions qu’on peut encore montrer

Parce qu’elles vous servent,

Parce qu’elles vous ont toujours servis,

Ces révolutions de “l’histoire”,

Parce que les “histoires” ça vous amuse, avant de vous intéresser,

Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu’il s’en prépare une autre.

Lorsque quelque chose d’inédit vous choque et vous gêne,

Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place

Dans un palace d’exilés, entouré du prestige des déracinés.

Les racines profondes de ce pays, c’est Vous, paraît-il,

Et quand on vous transbahute d’un “désordre de la rue”, comme vous dites, à un “ordre nouveau” comme ils

disent, vous vous faites greffer au retour et on vous salue.

Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.

Vo
us seriez même tentés d’y apporter votre petit panier,

Pour n’en pas perdre une miette, n’est-ce-pas?

Et les “vauriens” qui vous amusent, ces “vauriens” qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait

divers pendant que vous enveloppez les “vôtres” dans un drapeau.

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras!

La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.

Vous avez le style du pouvoir

Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes

Comme si vous parliez à vos subordonnés,

De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu’on vous montre du doigt, dans les corridors de

l’ennui, et qu’on se dise: “Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper”

Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables; seulement, vous ne vous la concédez que dans la

métaphore…

Vous voulez bien vous allonger mais avec de l’allure,

Cette “allure” que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,

Et quand on sait ce qu’a pu vous coûter de silences aigres,

De renvois mal aiguillés

De demi-sourires séchés comme des larmes,

Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre

visage,

Je me demande comment et pourquoi la Nature met

Tant d’entêtement,

Tant d’adresse

Et tant d’indifférence biologique

A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,

Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires

Jusqu’aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,

Dans votre grand monde,

A la coupe des bien-pensants.

Moi, je suis un bâtard.

Nous sommes tous des bâtards.

Ce qui nous sépare, aujourd’hui, c’est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil

Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé.

Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien

Il n’y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!

Foutez-vous en jusque-l&agra
ve;, si vous pouvez,

Nous, on peut pas.

Un jour, dans dix mille ans,

Quand vous ne serez plus là,

Nous aurons TOUT

Rien de vous

Tout de nous

Nous aurons eu le temps d’inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,

Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,

Le sourire des bêtes enfin détraquées,

La priorité à Gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien

Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n’aurez pas manqué de nous léguer, montant

De vos fumures

De vos livres engrangés dans vos silothèques

De vos documents publics

De vos règlements d’administration pénitentiaire

De vos décrets

De vos prières, même,

Tous ces microbes…

Soyez tranquilles,

Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

NOUS AURONS TOUT

Dans dix mille ans.

Léo Ferré (1916-1993)

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